L’enveloppe (une nouvelle de Bruno Guennec)

13 août

craquant ?L’enveloppe

 

Mon père avait laissé pour moi une grande enveloppe en papier kraft. Comme je n’étais pas venu à son enterrement, on me l’avait envoyée par la poste, à l’intérieur d’une autre enveloppe. Mon père y avait tracé de sa grande écriture d’adolescent « Pour Francis ». Mais la relique, aussitôt reçue, avait été jetée sans ménagement sur mon bureau, où elle n’avait pas tardé à disparaître, sous un amoncèlement de papiers. Il y a des choses qu’on ne pardonne pas.

Un jour, pourtant, en cherchant un formulaire dont j’avais besoin, je remis la main dessus. Je n’avais jamais cessé de me demander ce qu’elle contenait. Je saisis mon coupe papier, décapitai l’enveloppe et la retournai, pour en vider d’un coup le contenu, comme le pus d’un abcès. Il n’y avait rien, ou presque : un prospectus. Voilà ce que me laissait mon « père ».

« Héritage à la hauteur de son affection, pensai-je. Je me serais bien passé de cette humiliation posthume. » Je m’apprêtai à réduire en boule le dépliant publicitaire, lorsque mes yeux tombèrent sur une bizarre inscription : « La tendresse à toute heure ». Mon père avait-il souhaité, pour se moquer de moi post mortem, m’indiquer l’adresse d’un lieu de débauche ? Y avait-il ses entrées ? Quel message souhaitait-il m’adresser ?

Je chiffonnai le prospectus et le glissai dans une poche, avant de me remettre en quête du formulaire qui me manquait. Quelques jours plus tard, alors que j’étais assis dans ma voiture, après une journée de bureau particulièrement pénible, je ressortis l’étrange papier et l’examinai en détail. Il s’agissait d’une simple impression couleur, sur une feuille A4, pas même de très bonne qualité. Le texte vantait la «  convivialité sans commune mesure » d’une « maison ouverte », qui dispensait aux hommes et aux femmes « souffrant de solitude » des « services de très haute qualité en matière de sentiments ». « Un tel charabia, me dis-je, ne peut provenir que d’une traduction sur internet. » Je soupçonnai mon père d’avoir fomenté un canular littéraire, à partir d’un jeu de l’Oulipo, ou à la manière de Ionesco dans La Cantatrice chauve. C’était tout à fait son style.

Néanmoins, j’étais allé trop loin pour faire marche arrière. Je programmai sur mon GPS l’adresse indiquée dans le dépliant. Il y en avait pour une heure à peine. Je mis le moteur en marche et suivis passivement les indications dispensées par l’assistant de navigation personnel. Je m’arrêtai finalement devant un grand bâtiment en L, aux murs roses. Plusieurs fenêtres du rez-de-chaussée étaient éclairées et j’entendais comme le bruit d’une fête. Au-dessus de la sonnette de ce qui semblait être la porte principale, sur une étiquette, je lus ces mots mystérieux : « Communauté de l’Arche ». « L’Arche ? me dis-je. Quel drôle de nom pour une maison de passe ! Et quel drôle d’emplacement, en plein centre de Beauvais ! Pas vraiment discret. »

Néanmoins, je sonnai. Une femme d’un certain âge vint m’ouvrir. « La tenancière », pensai-je. Elle n’avait pas la tête de l’emploi mais, de nos jours, à qui pouvait-on se fier ?

« Oui, dit-elle, avenante. C’est pourquoi ?

— Euh, répondis-je. C’est au sujet de… »

Elle me sourit puis vint à mon secours :

« Vous venez pour une visite ? Pour proposer vos services ? »

Proposer mes services ? J’optai pour l’autre option.

« Euh… non. Enfin, je veux dire, oui : pour une visite.

— Ah bon ! C’est un peu tard mais ça fera tellement plaisir. Qui désirez-vous voir ? »

Ça devenait délicat.

« Eh bien, euh… »

La dame parut surprise mais ne se départit pas un instant de sa bonne humeur. « Elle doit supposer que je suis une sorte de retardé », pensai-je.

« Voyons, proposa-t-elle, procédons autrement. Dites-moi votre prénom et votre nom de famille, si vous le voulez bien. »

« Ah ! pensai-je, ça, c’est facile. »

« Bien sûr, lui répondis-je, je m’appelle Francis Planque. »

Le visage de la bonne femme s’éclaira.

« Ah ! Mais alors vous êtes le petit frère de Sylvestre ! Son papa nous avait dit que vous viendriez. Je suis très contente de faire votre connaissance. Je m’appelle Cécile. »

Elle me tendit chaleureusement la main.

Je la saisis, confus.

« Cécile ? Euh… enchanté. »

Mais qu’est-ce que c’était que cette histoire de petit frère ?

Cependant, Cécile me précédait déjà dans un couloir qui nous mena dans un vaste réfectoire, joyeusement bruyant, et éclairé d’une lumière orange tamisée, où une trentaine de personnes, hommes et femmes, achevaient de dîner.

Cécile me présenta alors à Sylvestre, homme dont je n’aurais pu dire l’âge exact, mais dans le visage duquel je distinguai aussitôt, quoique mêlée de traits mongoloïdes, une ressemblance certaine avec mon père.

Dès qu’il sut qui j’étais, mon « grand frère » me prit dans ses bras et me serra contre lui avec une tendresse que je n’avais jamais éprouvée jusqu’alors de la part d’aucun être.

Mon père n’avait pas menti. La communauté de l’Arche était bien une maison de tendresse. Depuis ce jour, je n’ai jamais plus été seul.

 

 

 

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